publié le Bières des Ardennes, Charleville, Histoire, Sedan, Terroir

La bière, véritable patrimoine culturel ardennais.

Adrien DONNETTE

On sait très bien que les Ardennes, c’est la bière. Elle est présente dans tous nos bars et restaurants, bien souvent par dizaines. On la retrouve également lors de tous nos évènements du quotidien, que ce soit dans les coursives du stade Louis Dugauguez ou dans celles de l’Arena des deux clubs de basket carolomacériens. Que ce soit à la fête médiévale, au festival mondial des théâtres de marionnettes. Mais aussi à la foire de Sedan, au moment de nos marchés de Noël ou dans tous nos festivals musicaux, la bière occupe toujours une place. La plupart d’entre nous ont pu constater que c’est rarement le cas ailleurs en France. Du moins lorsqu’on s’éloigne des frontières belgo-germaniques.

Cette particularité est sans conteste culturelle. Cette richesse est un pan de notre patrimoine. Ce qu’on sait souvent moins, c’est que les Ardennes ont joué un rôle majeur dans ce domaine à l’échelle nationale voire internationale. Retraçons tout cela ensemble.

 

La trace la plus ancienne de l’existence de bières sur notre sol remonte au XIIe siècle. Plus précisément au sein de l’abbaye de Laval-Dieu à Monthermé. Cependant il est plus que probable que sa présence soit antérieure.

A l’époque on qualifie cette boisson de pain liquide, et la boisson n’a pas grand chose à voir avec ce que l’on connait actuellement. En effet toutes les bières antérieures aux travaux sur la fermentation de Louis Pasteur au XIXe siècle n’ont pas grande ressemblance avec les bières que l’on consomme aujourd’hui. Excepté les bières de fermentation spontanée, qu’on appelle plus communément les Lambics. Ces dernières semblent se rapprocher de certaines bières que l’on pouvait consommer avant le XIXe siècle.

 

Ci-dessus l’abbaye de Laval-Dieu à Monthermé, là où le breuvage malté était déjà de mise au XIIe siècle.

 

Dans les Ardennes, la bière prend beaucoup d’ampleur au XVIe siècle. Principalement à Sedan, alors principauté, où une corporation de brasseurs voit le jour en 1592.

«La vallée de la Meuse enregistrait la consommation de bière la plus importante de France, avec par exemple une moyenne de 986 litres par consommateur et par an à Revin! »

L’âge d’or brassicole du territoire ardennais se situe bien plus tard, entre 1850 et 1914. On y compte pas moins de 236 brasseries en 1890 reparties dans 104 communes allant de Vouziers à Givet et de Liart à Mouzon. L’industrie et ses dizaines de milliers d’emplois favorise une consommation très importante. La vallée de la Meuse enregistre même la plus importante de France, avec notamment 986 litres de bière en moyenne par consommateur et par an à Revin! Sachant que la consommation nationale de l’époque s’élève à 40 litres par an (32 aujourd’hui) et la moyenne départementale à 150 litres (environ 80 aujourd’hui).

« Les Ardennes ont fait office de figure de proue dans l’univers brassicole du XIXe siècle »

Au delà de la consommation et du nombre de brasseries, les Ardennes ont fait office de figure de proue dans l’univers brassicole du XIXe siècle. Notamment à travers diverses inventions. En 1827 Mr Bridier-Royer invente à Sedan le moulin à malt. Cet outil aidera les brasseurs du monde entier à concasser l’orge plus rapidement. Cette invention est considérée comme la première invention moderne dans le monde de la brasserie.

En 1856 c’est au tour de Jean-Louis Baudelot de contribuer à l’avancée de cet univers. Il lance un brevet pour son réfrigérateur tubulaire. Appelé également refroidisseur à moût ou plus tard un Baudelot qui permet aux brasseries d’effectuer en 1h30 ce qu’elles faisaient en 8h et d’éviter une infection des brassins. Cette invention qui permet de faire de grandes économies est rapidement adoptée par un grand nombre de brasseries en Europe et en Amérique du Nord. Mr Baudelot monte une succursale à New York, la « Baudelot Patent Beer Cooler » pour commercialiser ses machines fabriquées alors par l’entreprise sedanaise Vauché. Il n’en resta pas là et inventa plus tard la lessiveuse à tonneaux en 1862.

 

Entête de la revue mensuelle « Le Brasseur » parue en 1878.

 

En 1865 la première revue dédiée à la bière en France voit le jour à Sedan. Il s’agit d’un mensuel qui s’appelle « Le Brasseur ». Ses fondateurs décident en 1868 de fonder la seconde école de brasserie en France. Juste après celle de Paris ouverte quelques années plus tôt. L’école de brasserie de Sedan-Balan voit le jour. Elle accueille des promos d’une cinquantaine d’étudiants venus de Belgique, d’Algérie, des Pays-Bas mais aussi de partout en France.

«  1913 est l’année record en terme de production. Cette année là, 60 883 600 litres de bière sont brassés dans les Ardennes! »

A l’aube du XXe siècle Sedan est surnommée « La capitale de la bière » et compte pas moins de 37 brasseries et malteries dans toute son agglomération, dont 12 rien qu’à Sedan intra-muros et 7 à Balan. Pendant ce temps Charleville, Mézières et Mohon pas encore fusionnées, accueillent 24 brasseries. La Vallée de la Meuse abrite quant-à-elle 52 brasseries réparties entre Givet et Nouzonville (11 à Bogny-sur-Meuse, 5 à Monthermé, Givet et Fumay ainsi que 7 brasseries à Revin et 4 à Haybes). On dénombre 1 bar pour 40 à 60 habitants dans la Vallée en 1904, probablement là aussi un record national.

1913 est l’année record en terme de production. Cette année là, 60 883 600 litres de bière sont brassés! Deux ans plus tard ce chiffre tombera à 0, suite à la première guerre mondiale. Toutes les brasseries ferment dans le but d’alimenter l’armée allemande en cuivre et en chevaux.

Un second souffle viendra s’emparer des Ardennes entre 1926 et 1979 avant que l’univers de la brasserie en France ne devienne exclusivement industriel avec d’immenses usines produisant des bières uniformes à bas coût.

« La GBA offrait aux militaires de Sedan la possibilité de percevoir une partie de leurs soldes en jetons de consommation. »

L’industrialisation du monde de la brasserie frappe aussi le département ardennais. Dans le but d’exister face à la concurrence la Grande Brasserie Ardennaise (GBA) est fondée en 1921 et rassemble 17 petites brasseries locales. La production monte à 100 000 hectolitres en 1930 et atteindra 200 000 en 1968 lors de l’année record.

Quelques années plus tard, en 1971, le groupe industriel belge Stella Artois, devenu depuis AB InBev, (aujourd’hui ce groupe possède 31 % de toutes les bières du monde) s’empare de la GBA et de ses 200 employés et la liquidera moins de 8 ans plus tard, peu de temps après la brasserie du coq Ardennais de Vireux-Wallerand. La fermeture de cette brasserie française emblématique bouleverse les sedanais qui étaient particulièrement attachés à la GBA. Cette entreprise était plus qu’une brasserie, elle participait activement à l’économie locale et au rayonnement de la ville en dehors des frontières départementales.

La GBA organisait la célèbre kermesse de la bière de Sedan et alimentait les travées d’Emile Albeau. L’entreprise était aussi affiliée aux footballeurs ouvriers du club local victorieux par deux fois de la coupe de France et offrait même aux milliers de militaires de la ville la possibilité de percevoir une partie de leurs soldes en jetons de consommation.

 

Bière
L’extérieur de la GBA. Aujourd’hui, sur le même emplacement se trouve l’hypermarché E.Leclerc.

 

« Les 12 brasseries et micro-brasseries ardennaises produisent aujourd’hui environ 1 million de litres par an. »

Suite à la fermeture de la GBA l’activité brassicole des Ardennes est menacée. La brasserie Mathieu de Gespunsart, dernier bastion, survit jusqu’en 1984. A partir de cette date, plus aucune activité de brasserie n’existe sur le sol ardennais. Cependant, une tentative de renaissance est opérée entre décembre 1990 et novembre 1992 avec la brasserie de Gespunsart citée précédemment.

Il faudra donc attendre la fin des années 1990 avant un retour de la bière artisanale dans les Ardennes et plus largement partout en France. Retour voulu par les consommateurs soucieux de consommer d’avantage de produits locaux, de produits de meilleure qualité. Depuis l’ouverture en 1997 de la Petite Brasserie Ardennaise, une dizaine d’autres ont suivi. L’activité brassicole a ainsi peu à peu repris permettant aux 12 brasseries actuellement ouverte de produire environ 1 000 000 de litres par an dans les Ardennes.

 

Evolution du nombre de brasseries dans les Ardennes

 

Chronologie :

  • 1890 : Les Ardennes profitent du phylloxera, le vin est délaissé au profit de la bière. La production de bière s’envole.
  • 1900 : Le phylloxera est mieux maîtrisé, c’est le retour du vin dans les foyers et l’essor du cidre.
  • 1918 : Toutes les cuves en cuivre ont été réquisitionnées par les allemands. Aucune brasserie n’a survécu à la première guerre mondiale.
  • 1921-1939 : De nombreuses fusions entre brasseries voient le jour.
  • 1926 : 83 brasseries rouvrent après la guerre.
  • 1939-1946 : Les matières premières se font rares durant la guerre, quelques brasseries subsistent difficilement.
  • 1950-1984 : L’univers de la brasserie s’industrialise. La plupart des petites brasseries fusionnent entre elles. Le consommateur s’oriente vers des bières à bas prix et industrielles. C’est la mort de l’univers de la brasserie artisanale.
  • 1984-1990 : Plus de brasserie en activité dans les Ardennes.
  • 1990 : Une nouvelle brasserie artisanale tente un retour. Il sera éphémère.
  • 1993-1997 : Plus de brasserie en activité dans les Ardennes.
  • 1997 : Une bande d’amis relance la brasserie dans les Ardennes avec la Petite Brasserie Ardennaise.
  • 2000-Auj. : Le monde de la brasserie artisanale explose partout en France. Le nombre de brasseries passe de moins de 100 à 1400 brasseries entre 2000 et 2019. L’Ardenne renoue avec son passé brassicole. En 2004 la brasserie artisanale du château ouvre ses portes. En 2006 Ardwen voit le jour peu de temps avant le retour de la mythique princesse de Sedan en 2007. Puis 2009 voit l’arrivée de la Margoulette dans le Sud des Ardennes.
  • 2019 : 12 brasseries et micro-brasseries garnissent le paysage brassicole ardennais pour un total d’environ 10 000 hectolitres par an (dont environ 5 000 pour Ardwen).

Vos commentaires

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *